ARBITRAGE

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Rubrique des Arbitres

 


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Rubriques de Christian BURGUET - Bridgeur n° 744 - octobre 2001

Nous, on s'arbitre tout seul !


Christian Burguet, arbitre fédéral
 


Les personnages imaginés par Christian Burguet sont décidément incorrigibles. Non contents d'ignorer les principes fondamentaux de l'arbitrage, ils ne peuvent s'empêcher de s'auto-arbitrer.

Tiens tiens : une rubrique Arbitrage. Ce doit être fastidieux. Alors, pendant que vous lisez, je vais regarder le match de foot à la télévision. Je tombe en pleine action, le public est en délire: le gardien Saitout, toujours très sûr de lui, a driblé jusqu'au milieu du terrain et a fait une chute. L'abominable Vautour, de l'équipe adverse, a intercepté le ballon et fonce vers le but désert. Seul Courtois arrive à sa hauteur et, au moment où Vautour tire, il se jette sur le ballon et l'attrape à pleines mains. Vautour est furieux.

  • - "Mais si, j'ai le droit!, hurle Courtois. Quand le gardien est à plus de 30 mètres, un arrière peut le remplacer! Vous pouvez me faire confiance, je suis aussi arbitre!"
  • - 'Ah bon", répond Vautour, un peu confus de ne pas connaître ce point de règlement après trois ans de foot.

  • C'est stupide, pense le lecteur énervé, vous ne connaissez rien au football !
  • Comment des joueurs pourraient-ils ignorer les principes de base de leur règlement ?
  • Comment pourraient-ils accepter de s'arbitrer ainsi entre eux et de décider n'importe quoi, sans demander l'avis de l'arbitre officiel ?

  • C'est absurde, en effet.Alors, pourquoi ce qui paraît aberrant au football se passe-t-il en permanence au bridge ?

    Vous pensez sans doute, comme la majorité des joueurs, que le bridge est avant tout un jeu convivial et vous n'appelez l'arbitre, surtout en club, que quand c'est strictement nécessaire. je ne peux que rendre hommage à votre sociabilité.
    Par contre, il n'est pas admissible que des joueurs réinventent les règles du jeu et les imposent à l'adversaire.
    C'est pourtant très fréquent. Tous les jours, dans nos clubs, et parfois même en compétition, certains décident de ce qu'on a le droit de faire ou de ne pas faire, réprimandent ou pénalisent des équipes adverses ou se sanctionnent eux-mêmes. Voici trois exemples caractéristiques.

    1 - Erreur de main

    D V 10 3
    6
    A R V 10 9
    D 10 7

    N

    O             E

    S

    A 8 4 2
    A D V 10
    D 8
    V 9 2

    Contrat: 4 Piques.
    Déclarante: Mme Lefranc en Ouest
    R75 en Nord ; 96 en Sud (Mme Chipie)
    Monsieur et madame Lefranc forment vraiment une équipe agréable. jamais énervés, toujours aimables, ils ont à coeur d'avoir une éthique de jeu irréprochable.
    Après l'entame du 9 de Coeur pris en Est, madame Lefranc pose la Dame de Pique sur la table.
    - Non, lui dit son mari, tu es au mort!
    Catastrophe, son plan de jeu s'écroule. Elle est maintenant "obligée de jouer Pique du mort".
    - As de Pique, dit-elle d'un ton résigné et elle joue le 3 de sa main.
    - Non, madame! lui dit Chipie. Vous avez montré la Dame, elle est pénalisée, vous devez la jouer. Puis elle ajoute: le 3 est à son tour pénalisé et vous devrez le jouer à la première occasion.
    Le flanc réalise ainsi deux atouts auxquels il n'avait pas droit (le 9 puis le Roi) et fait chuter le contrat.
    - Sed lex dura lex dit monsieur Lefranc, en gardant néanmoins le sourire.

    2- Renonce

    A R V
    R D V
    D 10 2
    8 7 3 2

    N

    O             E

    S

    D 10 3
    A 10 4
    9 8 7
    R D V 10
    Ouest est déclarant.
    Madame Ronchon ne joue jamais avec son mari, ça finirait par un divorce. Mais parfois elle le regarde. En ce moment, c'est très déplaisant. Il est mort et Vautour, son partenaire, "n'est même pas capable de réussir 3 Sans Atout avec 28 points, contre cette peste de Mme Chipie!". Elle a entamé du 3 de Carreau sous RV43 et, après quatre plis à Carreau, elle contre-attaque à Coeur.
    Il montre alors son jeu en disant: "je donne encore L'As de Trèfle et c'est fini. "
    Non, dit Ronchon, j'ai horreur qu'on table, vous devez jouer jusqu'au bout!
    Pour une fois, Chipie est d'accord avec lui: - C'est curieux cette manie que vous avez. Vous n'êtes pas à l'abri d'une erreur, jouez!
    Vautour obtempère et appelle le Roi de Trèfle (bien entendu, Ronchon prend le 10, esprit de contradiction oblige).
    L'As de Sud fait la levée. Chipie, distraite, jette négligemment un petit Pique. Sa partenaire range alors ses cartes dans l'étui et Ronchon s'apprête à inscrire 50 en Nord Sud.
    - C'est vrai que la renonce à Trèfle ne change rien ! dit madame Ronchon avec un air faussement innocent.
    - Ah oui ! vous aviez du Trèfle ? Rappelez moi le règlement, cher partenaire!
    Après des débuts controversés, Vautour a décidé d'apprendre le code : Si le partenaire du fautif gagne la levée... ...cette levée doit être transférée. Ronchon jubile : vous voyez qu'il faut jouer jusqu'au bout ! 3 Sans-Atout égal !
    Chipie enrage mais n'appelle pas l'arbitre (elle a peur d'avoir deux levées de pénalité!).
    Vautour hésite. Tout cela est-il bien moral ? Mais après tout, c'est elle qui a voulu continuer !
    Qu'en pensez-vous ?

    3- Enchère insuffisante

    La correction personnelle d'enchères insuffisantes peut conduire à de jolis pataquès. La donne suivante se passe entre Saitout et Courtois (avant qu'il ne soit arbitre officiel).
    ENCHERES
    OUESTNORD ESTSUD
    2 SA 2 1 3 2 3 3

    1 Le partenaire est perplexe, mais finalement n'alerte pas : la séquence n'est pas prévue, et pour cause.
    2 Stayman.
    3 Alerté. Dans leur système, double fit, choisis la majeure.

    Comment ça! quelle majeure ?
    En fait, l'équipe jouait le "Sournois", 2 sur 1SA montrait les deux majeures... Mais 2 sur 2 SA ?
    "On ne peut pas laisser ça!"... et on reprend les enchères qui deviennent :
    ENCHERES
    OUESTNORD ESTSUD
    2 SA 3 Contre4 passe
    3 SA passe passe contre

    4 Plutôt punitif, d'après Courtois.
    "Je viens justement de lire la loi 26 à une autre table", dit Courtois: "Sud a nommé les Carreaux la première fois et ne les a pas répétés. Je suis en droit d'exiger l'entame à Carreau."
    Saitout peste mais s'exécute.
    A D 10 9
    V 10 9 8 6
    5
    6 4 3
    R 3
    A 4 2
    A R 8 7
    R D V 9

    N

    O             E

    S

    8 7 6 5
    R D
    D 9 4 3 2
    10 2
    V 4 2
    7 5 3
    V 10 6
    A 8 7 5
    Courtois a besoin d'une levée de Trèfle. Mauvaise nouvelle, Sud y possède l'As. Il prend et contre-attaque du Valet de Pique : une de chute. Un coup très malchanceux pour Courtois, non seulement personne n'est contré mais le contrat est plusieurs fois gagné (par exemple retour Coeur de Sud après l'entame du Valet de Coeur).
    Mais que pouvait-il faire?...
    Tout cela est-il bien normal ou y aurait-il une erreur quelque part ?

    L'avis de l'arbitre

    (les lois citées sont celles du Code international du bridge).
    Il y a au total une bonne douzaine d'erreurs sur seulement trois donnes! Qu'importe d'ailleurs le nombre exact, ce n'est pas un concours, simplement quelques exemples de ce que nous pouvons faire en nous arbitrant nous-mêmes. Non seulement nous prenons le risque de léser l'un des deux camps, mais nous perdons une occasion d'apprendre. L'erreur peut ainsi être perpétrée pendant des années et faire beaucoup d'adeptes!

    Erreur de main

    A - " Tu es au mort!",

    Lui a dit son mari. Il avait le droit de dire ceci mais seulement avant qu'elle ne joue sa carte (loi 42 B2 : "Essayer d'empêcher une irrégularité"). Maintenant que l'erreur est commise, il doit se taire et chacun des adversaires a le droit d'accepter ou de refuser le jeu de la mauvaise main (loi 55A).

    B - L'adversaire refuse (évidemment).

    Elle peut alors jouer ce qu'elle veut du mort: Carreau par exemple pour reprendre la main et faire l'impasse à Pique.

    C - Il n'y a pas de carte pénalisée chez la déclarante (loi 48A).

    Elle jouera de sa main les cartes de son choix.
    Madame Lefranc peut ainsi raisonnablement réaliser 4 Piques plus 3 (Roi de Coeur en Sud) au lieu de moins 1 en s'auto-sanctionnant.

    Renonce

    Que Ronchon et Chipie n'aiment pas qu'une revendication abrège le jeu m'importe à peu près autant que leurs goûts en matière culinaire.

    D - Un joueur décide d'écourter le jeu

    En indiquant très clairement le plan de jeu ou les levées perdues : c'est parfaitement son droit et l'adversaire n'a pas à s'y opposer (loi 68). Il peut par contre vérifier les allégations du déclarant et appellera l'arbitre s'il a le moindre doute (loi 70).
    Il est vrai qu'en club abattre son jeu est souvent mal vu ou mal compris. Dans un souci de conciliation, le déclarant accepte souvent de continuer, montrant parfois son jeu. Bravo pour ce fair-play mais doubliez pas le point F.

    E - Le mort n'a rien à dire

    Et ne peut obliger son partenaire à continuer à jouer.

    F - "Après n'importe quelle revendication, ou concession, lejeu cesse..." loi 68D.

    Même si en club, vous continuez à jouer après une revendication, ceci ne peut pas être considéré comme la suite du jeu mais simplement comme une preuve apportée à des joueurs faibles ou distraits que cette revendication est bien justifiée. Aucune faute, contraire à l'explication du déclarant, ne peut être prise en compte (en particulier une renonce). En cas de litige, l'arbitre doit être appelé. Il annulera le jeu consécutif à la revendication (68 D, suite ... ) et rétablira le résultat tel qu'il était vraisemblable à ce moment.
    Bien que Vautour ne se soit pas trompé sur la loi 64A2, la renonce ne sera pas pénalisée: elle n'a pas eu lieu.

    G - Les spectateurs sont tenus à la plus totale discrétion

    Et madame Ronchon n'avait rien à dire. En application des lois 76B et 11 B2, même si Vautour n'avait pas revendiqué les levées, je n'aurais pas pénalisé Chipie pour une renonce sans incidence que personne n'avait remarquée parce qu'elle a été signalée par une kibbitz dont la présence incombe sans aucun doute au camp non-fautif. L'équipe Est-Ouest assumera 3 Sans-Atout moins un.

    Enchère insuffisante

    Cette dernière donne accumule les erreurs; ceci est classique quand on essaye de corriger des enchères incorrectes.

    Les Annonces

    H - 2 est une enchère insuffisante.

    Mais en faisant une déclaration postérieure, Est l'a implicitement acceptée : les enchères devaient continuer (loi 27A). Ceci étonne parfois et certains trouvent même ça anormal. Pourtant, voyez ce qui ce passe quand on veut faire autrement.

    I - Si elle avait été corrigée normalement, l'annonce de 2 pouvait être remplacée par toute autre enchère ou par passe.

    L'enchère de 3 serait donc légale. Mais dans le cas présent, cette audacieuse intervention vulnérable n'a-t-elle pas été suggérée par le fit anormalement connu (3 ) ?

    J - S'agissant d'une annonce conventionnelle corrigée, le partenaire était tenu de passer jusqu'à la fin des annonces (loi 27B2).

    Son contre est irrégulier. D'ailleurs, aurait-il l'ombre d'un contre s'il n'espérait pas qu'un retour à Pique soit fatal (dans une couleur qu'il n'est pas censé connaître!) ?

    K - Même 3SA est douteux

    Car Ouest, grâce aux enchères retirées (en particulier le Stayman), est nettement en droit d'espérer quatre cartes à Pique chez son partenaire.

    À la carte

    Très théoriquement, bien sûr, puisque nous analysons le jeu après des annonces anormales. Voyons cependant ce que donnerait l'application stricte du règlement.

    L - Mauvaise interprétation de Courtois : la loi 26 parle de couleurs "spécifiées" et non de couleurs "nommées".

    3 en Sud n'indiquait pas des Carreaux mais un fit à Coeur et à Pique. Il ne pouvait donc pas exiger l'entame à Carreau.

    M - Par contre, il était en droit d'exiger l'entame à Pique,

    Qui elle, livre le contrat (3 Sans-Atout égal).

    N - Il était également en droit d'interdire le retour à Pique de Sud,

    Nord n'ayant pas non plus annoncé les Piques, précédemment spécifiés (2 bicolore majeur) : il aurait alors réalisé 3 Sans-Atout plus 2, et pouvait même faire plus 3 s'il avait précédemment exigé l'entame à Pique (M).
    Tout cela est bien compliqué, c'est vrai. Oubliez les points L, M et N. Mais quand vous êtes concerné, écoutez les explications de l'arbitre, le résultat peut beaucoup varier en fonction des options choisies.

    Conclusion

    Tout comme vous, le couple Lefranc tient à garder au bridge son caractère convivial et il ferme les yeux sur les petites erreurs de ses adversaires, les aidant à ne pas commettre de renonce, ne pénalisant pas les cartes prématurément montrées et restant même assez souple avec les entames hors tour. Mais il y a maintenant au moins trois cas où il appelle systématiquement l'arbitre.
  • 1- Désormais, après s'être auto-sanctionné à tort pendant des années, il demande systématiquement confirmation à l'arbitre, quand l'adversaire veut lui appliquer des pénalités, ou même lui adresse de véhéments reproches et qu'il n'est pas convaincu d'avoir tort.
  • 2- Il agit de même quand il estime être lésé par ce qu'il pense être une irrégularité adverse : soit il a tort et au moins il apprend quelque chose, soit il a raison et il sait qu'il serait malhonnête de favoriser l'adversaire fautif par rapport aux autres joueurs de sa ligne.
  • 3- Enfin, lorsqu'on ne sait plus trop quoi faire (exemple le cas numéro 3) et sans que l'on sache trop qui est responsable à la table, l'appel à l'arbitre est indispensable.